À la croisée de l’art et de la médecine, une collaboration inattendue fait dialoguer les chefs-d’œuvre du passé avec les technologies les plus avancées. À l’hôpital Lariboisière, l’installation du ZAP-X s’est accompagnée d’un choix artistique fort : La Dentellière de Vermeer, tableau emblématique du Louvre, a été sélectionnée pour incarner la précision et la délicatesse du geste thérapeutique.
Que révèle cette œuvre sur le regard, la lumière, le flou et la concentration ? Que nous dit-elle sur notre rapport à la connaissance, à l’image, à l’intelligence du geste ? Rencontre avec Mr Blaise DUCOS, Conservateur en Chef au Musée du Louvre.
Que représente pour vous La Dentellière de Vermeer, tant sur le plan artistique que symbolique ?
Blaise DUCOS - La preuve que l’originalité est possible ! En effet, il existe d’autres tableaux montrant des dentellières par des contemporains de l’artiste, mais celui du Louvre rejette leur côté stéréotypé ou attendu, et fait faire peau neuve au sujet.
Sur le plan symbolique : le mystère d’une présence.
Quelle est la place de cette œuvre dans l’ensemble de l’œuvre de Vermeer ?
B.D - Avec la Laitière, à Amsterdam, c’est son plus important tableau.
Le tableau est reconnu pour sa finesse technique. Pouvez-vous nous parler de la précision du geste chez Vermeer et de l’usage des zones floues ?
B.D - Le flou chez Vermeer renvoie à sa connaissance de la chambre obscure, appareil optique en vogue à son époque et dans sa ville Delft, férue de ces questions.
C’est toute la question de la suggestion en art – on sait que notre perception est faite pour partie d’attendus et, littéralement, de divinations. Nous devinons autant (?) que nous voyons.
Cette manière (ce style) est une façon pour Vermeer de critiquer une peinture obsédée par la précision. La Dentellière est justement le lieu qui voit se juxtaposer le flou et la précision…
Vermeer était un véritable maître de la lumière. Pensez-vous que sa manière de sculpter l’invisible par la lumière fait écho à ce que réalise aujourd’hui la radiochirurgie avec les rayons ?
B.D - Vermeer joue avec les implicites de la vision ; il me semble que l’imagerie médicale dévoile, révèle, un peu comme avec une stratigraphie.
Il est sûr qur Vermeer aurait été fasciné par les avancées techniques du XXIe siècle !
Le choix de cette œuvre pour illustrer le ZAP-X est audacieux. Avez-vous été surpris qu’elle soit sollicitée pour accompagner une technologie aussi innovante ? Que cela dit-il, selon vous, de l’universalité ou de la modernité de Vermeer ?
B.D - J’ai même été frappé de doute, initialement – ce qui m’a poussé à suspendre mon jugement (Descartes !) et à essayer de comprendre. Les explications sur le geste précis, fin, et décisif, m’ont aidé.
De façon plus générale, quand on étudie l’universel, on est toujours actuel – la question de la pertinence actuelle des génies du passé m’est souvent posée !
Il faut comprendre que la conversation avec les meilleurs esprits de l’histoire peut sans cesse être reprise, poursuivie, relancée, élargie.

Comment le Louvre envisage-t-il ce type de collaboration avec le monde médical ?
B.D - À mon sens, c’est un engagement qui prend sens dans des situations de terrain toujours très diverses, qui interpellent chacun. Ce « cas par cas » repose sur la notion de solidarité – c’est mon sentiment.
L’art peut-il, selon vous, contribuer à mieux faire comprendre des avancées scientifiques parfois complexes pour le grand public ?
B.D - La doxa a séparé la culture artistique et la culture scientifique, mais celles-ci sont historiquement imbriquées.
Un tel projet montre que la haute technicité peut être vivifiée, ou complétée, par le recours à l’histoire des arts. Cette histoire peut être racontée, et entraîner chacun.
Que retenez-vous, personnellement, de cette collaboration avec l’AP-HP ?
B.D - Je me persuade chaque jour davantage qu’il existe différentes formes d’intelligences, il est beau de les voir dialoguer. Je tiens à remercier le Dr. Nataf et Mme Beetschen pour leur accueil.


